« …Ma journée est faite ; je quitte l’Europe. L’air marin brûlera mes poumons ;
les climats perdus me tanneront… »

Arthur Rimbaud en Ethiopie

Arthur Rimbaud écrivit et vécu la poésie au plus profond de sa chair, pour le meilleur et pour le pire. Puis, il abandonna l’écriture et continua à « exister » sa poésie, toujours pour le meilleur et pour le pire.
Ses visions semblent venues de l’au-delà. Pourquoi son destin nous intrigue-t-il de cette manière ?

Arthur Rimbaud est né le 20 octobre 1854 à Charleville – France.
Ses racines étaient à la fois citadines et paysannes. Il séjournait parfois à la ferme familiale de Roche à une quarantaine de kilomètres, mais passait le plus clair de son temps à Charleville dont la place principale, la place Ducale est similaire à la place des Vosges de Paris.

Arthur Rimbaud le jour de sa première communion Arthur Rimbaud
le jour de sa première communion

Une mère, forte et autoritaire que son mari délaisse. Son oncle, frère de sa mère, que l’on surnommait « l’Africain », s’engagea à 17 ans dans la Légion d’Afrique afin d’éviter une condamnation en correctionnelle. Un père soldat puis officier et administrateur dans l’armée Française en Algérie. Ce père décoré de plusieurs médailles militaires et Chevalier de la légion d’honneur avait été chef du bureau Arabe. Il avait écrit plusieurs mémoires militaires et avait traduit le Coran en Français. Arthur, jeune, apprit l’Arabe sur ce Coran.
Petit à petit, germait en Arthur Rimbaud son destin africain.

Claude Jeancolas commence en ces termes son livre sur l’Afrique de Rimbaud: « Et l’Afrique l’ensorcela – Tout commença en 1866 par un rêve sur les bancs du collège de Charleville. Arthur avait onze ans ; Paul Bourde et Jules Mary étaient ses meilleurs copains. Ils avaient décidé de monter une expédition pour découvrir les sources du Nil. On s’était partagé l’étude des langues : à Bourde, l’Arabe, à Mary, le Portugais, et à Rimbaud, l’Amharique, la langue de l’Abyssinie… ».

Une petite rue de Charleville, sur le chemin de l’école…Une petite rue de Charleville, sur le chemin de l’école…

Dévorant les ouvrages les plus divers, de traités latins en livres d’aventures, de littérature classique en magazines et journaux illustrés, les rêves de mystères et de longs voyages sans fin s’enracinaient peu à peu dans son esprit. «…A sept ans, il faisait des romans, sur la vie, Du grand désert, où luit la Liberté ravie, Forêts, soleils, rios, savanes !... ».
Son cœur s’enflamme pour des causes justes. Il n’a pas quinze ans, quand au concours général de l’Académie, à l’épreuve des vers latins, il rédige en quelques heures, quatre vingt trois vers hexamètres sur Jugurtha : « Nacitur Arabiis ingens in collibus infans, Et dixit levis aura : Nepos est ille Jugurthae. […...] Oblita hic tandem populus surrexit ad arma : Haud ego projeci gladios : mihi nulla triumphi Spes erat : At saltem potui contendere Romae ! (Dans les collines arabes est né un enfant illustre, Et un souffle léger a dit : Celui-ci est un descendant de Jugurtha ! […...]. Enfin le peuple se souleva pour prendre les armes négligées ; moi je ne déposais pas le glaive. Je n’avais aucun espoir de triomphe : mais je pus du moins me mesurer à Rome)… ».
Au fond d’une malle que le père avait laissé à la maison, Arthur avait hérité d’une grammaire de Bescherelle. Sur la page de garde son père avait écrit : « La grammaire est la base, le fondement de toutes les connaissances humaines ».
Elève surdoué, il collectionne les prix d’excellence. Le principal du collège Jules Desdouets aurait dit de lui : « Rien d'ordinaire ne germe dans cette tête, ce sera le génie du Mal ou celui du Bien. »

Arthur pensait que la poésie était le plus grand élément de la magie, le moyen de connaître l’inconnu, de s’identifier à Dieu. Il voulait sentir, voir, entendre autrement.
Il voulait changer le monde, en inventant une nouvelle forme d’expression « Trouver une langue » « du reste toute parole étant idée, le temps d’un langage universel viendra. »

« ….. Tel est ce môme dont l'imagination, pleine de puissance et de corruptions inouïes, a fasciné ou terrifié tous nos amis [...] C'est un génie qui se lève » (lettre du poète Léon Valade à Emile Blémont, 5 octobre 1871).

Après la défaite des troupes Françaises de Napoléon III contre les Prussiens en 1870, Arthur Rimbaud n’a pas encore seize ans, il prend fait et cause pour La Commune. Il avait fugué et était à Paris quand se négocièrent les préliminaires de la paix. L’abandon de l’Alsace et la Lorraine, une indemnité à verser de 5 milliards, et l’insistance des Prussiens pour l’occupation de Paris furent reçus comme une insulte suprême par la population. Le conflit avec la Capitale était inévitable.

Le 13 mai 1871, Rimbaud écrit à son professeur de rhétorique au collège de Charleville Georges Izambard : « Je serai un travailleur : C’est l’idée qui me retient quand les colères folles me poussent vers la bataille de Paris - ou tant de travailleurs meurent pourtant encore tandis que je vous écris ».

Il s’enfuit alors brusquement de Paris pour cacher blessure et répugnance, probablement suite à un viol sur sa personne. Il ne fût plus jamais le même. Le poème, « le cœur supplicié », rend compte symboliquement de cette expérience. Il l’envoie à Izambard en lui précisant : « ça ne veut pas rien dire…… Je vous en supplie, ne soulignez ni du crayon, ni trop de la pensée. »

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Dans cette même lettre du 13 mai, ainsi que dans une autre du 15 mai à Paul Demeny, Rimbaud déclare à deux reprises : « Je est un autre ». Son double, son âme l’observe : « j’assiste à l’éclosion de ma pensée : je la regarde, je l’écoute ; je lance un coup d’archet : la symphonie fait son remuement dans les profondeurs, on vient d’un bond sur la scène. […...] Donc le poète est vraiment voleur de feu. Il est chargé de l’humanité, des animaux même ; il devra faire sentir, palper, écouter ses inventions ; si ce qu’il rapporte de là-bas a forme, il donne forme ; si c’est informe, il donne de l’informe. Touver une langue. […...] Mais inspecter l’invisible et entendre l’inouï étant autre chose que reprendre l’esprit des choses mortes, Baudelaire est le premier voyant, roi des poètes. […...] Voilà.- Ainsi je travaille à me rendre voyant ».

Ce cordon le reliant à son âme, engendre un éloignement propice à l’inspection de l’invisible, à l’analyse et à la perception de ce pour quoi nous sommes destinés et par quelle manière nous devons parvenir à accomplir notre destin, de quelle manière le cuivre doit s’éveiller clairon et pourquoi ce bois se trouvera violon.

« Je est un autre »« Je est un autre »

« Vous ne comprendrez pas du tout, et je ne saurais presque vous expliquer. Il s’agit d’arriver à l’inconnu par le dérèglement de tous les sens. Les souffrances sont énormes ; mais il faut être fort, être né poète, et je pense que je me suis reconnu poète. Ce n’est pas du tout ma faute. C’est faux de dire : je pense, on devrait dire On me pense – Pardon du jeu de mot – Je est un autre.»
Le rideau s’est levé sur l’inconnu, on a gouté au plaisir de la connaissance suprême, mais vagabonder trop longtemps dans ce monde mène à l’affolement, à une lente dépersonnalisation, au dépérissement des énergies et de l’être tout entier.
« Je dis qu'il faut être voyant, se faire voyant. Le Poète se fait voyant par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens. Toutes les formes d'amour, de souffrance, de folie; il cherche lui-même, il épuise en lui tous les poisons, pour n'en garder que les quintessences.

Ineffable torture où il a besoin de toute la foi, de toute la force surhumaine, où il devient entre tous le grand malade, le grand criminel, le grand maudit, - et le suprême Savant ! - Car il arrive à l'inconnu ! Puisqu'il a cultivé son âme, déjà riche, plus qu'aucun ! Il arrive à l'inconnu, et quand, affolé, il finirait par perdre l'intelligence de ses visions, il les a vues ! »

« Le voleur de Feu »« Le voleur de Feu »

 

Entre 1872 et 1875 Arthur Rimbaud écrit «Les Illuminations », un recueil de 57 poèmes en prose ou en vers libres.
Son dernier poème des Illuminations : « À vendre… ce que le temps ni la science n'ont pas à reconnaître : Les Voix reconstituées ; l'éveil fraternel de toutes les énergies chorales et orchestrales et leurs applications instantanées, l'occasion, unique, de dégager nos sens ! »
Le travail de dérèglement de tous les sens est terminé, l’étape suivante est le dégagement de tous les sens. On appréhende la vie sous un angle différent, la passion n’a plus la place qu’elle avait, l’exploration de « toutes les formes d’amour, de souffrance, de folie » n’est plus nécessaire, une nouvelle voie se dessine « J’ai tendu des cordes de clocher à clocher ; des guirlandes de fenêtre à fenêtre ; des chaînes d’or d’étoile à étoile, et je danse ».
Riche de ces visions, la nécessité de suivre la route dévoilée de son existence s’impose. Les idéaux d’hier laissent place à une autre voie. On ne s’occupe plus de ces choses qui n’étaient qu’une étape dans son chemin. En conséquence, il existe un devoir d’agir, car l’action fait partie du cycle du monde, mais l’action doit être pensée différemment, avec détachement.

Arthur s’était fait voyant. Et il fallut que jeunesse se passe.

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En septembre 1871 Rimbaud revient à Paris. Présenté par son ami le poète Paul Verlaine il fait partie du cercle de poésie « Les vilains bonhommes ». Après avoir, au cours d’un dîner, blessé avec une canne-épée le photographe Etienne Carjat (auteur du portrait le plus connu d’Arthur), en mars 1872, il se fait expulser du cercle, outré par ses frasques incessantes. Rimbaud retourne à Charleville. Le peintre Henri Fantin-Latour, immortalisa un dîner des « vilains bonhommes où Paul Verlaine et Arthur Rimbaud figurent sur la gauche du tableau.

Rapidement de retour à Paris Rimbaud quitte la capitale en compagnie de Verlaine et passe une année à Londres. En juillet 1873 les amis se séparent brusquement. Rimbaud rejoint Verlaine à Bruxelles. Ce dernier, au cours d’une dispute blesse Arthur Rimbaud de deux coups de revolver au poignet. Paul Verlaine sera incarcéré pour une durée de 18 mois. Rimbaud retournera s’isoler dans sa campagne à Roche et écrira « Une saison en enfer ».

Rimbaud à 17 ansRimbaud à 17 ans

Saison en enfer

Durant la période de fin 1871 à juillet 1872 Rimbaud et Verlaine collaboreront à « l’album Zutique ». Daniel A. de Graaf défini ainsi le Zutisme : « On pourrait définir ce terme comme l’expression d’un comique sérieux, d’une sorte de mystification froide, pratiquée par une secte de pince-sans-rire. En substance, il s’agit de parodies et de pâstiches mêlés de calembours et d’illustrations souvent obsènes. Les adhérents de ce cercle se sont réunis à l’issue de l’Année Terrible, lorsque les blessures que la guerre avait apportées à la France étaient encore saignantes. Nul doute qu’on eut besoin de se sentir revivre, de chercher l’oubli du cauchemar dans un breuvage spirituel : le rire sec du fantasque, l’explosion d’une bombe de papier mâché. » Les Zutistes se réunissaient à l’hôtel des étrangers qui était situé à l’angle du Boulevard Saint-Michel, de la rue Racine et de la rue de l’Ecole de Médecine.

Le 18 décembre 1875, la sœur d’Arthur Rimbaud meurt à l’âge de dix-sept ans et demi. Le jour des obsèques, les assistants regardent avec étonnement le crâne rasé d’Arthur Rimbaud.
Désormais, c’est le silence. Il parcourt les mers et les continents, il découvre le monde de la technique, du commerce, de la survie en milieux hostiles.

Les Poètes Maudits

Les Poètes Maudits

Paul Verlaine, dans son texte : « Les Poètes Maudits » paru en 1884, termine son chapitre sur Arthur Rimbaud par les mots suivants :
« ….. Ainsi, maudit par lui-même, ce Poète Maudit ! Mais l’amitié, la dévotion littéraire que nous lui vouerons toujours, nous ont dicté ces lignes, nous ont fait indiscret. Tant pis pour lui ! Tant mieux, n’est-ce pas ? Pour vous. Tout ne sera pas perdu du trésor oublié par ce plus qu’insouciant possesseur, et si c’est un crime que nous commettons, felix culpa, alors !.......

Il courut tous les Continents, tous les Océans, pauvrement, fièrement (riche d’ailleurs, s’il l’eût voulu, de famille et de position, après avoir écrit, en prose encore, une série de superbes fragments, les Illuminations, à tout jamais perdus, nous le craignons bien.
Il disait dans sa Saison en Enfer : « Ma journée est faite. Je quitte l’Europe. L’air marin brûlera mes poumons, les climats perdus me tanneront. »

[…...] L’abandon de la poésie par celui qui l’avait élevé à une perfection nouvelle reste un événément unique dans l’histoire des littératures… L’entreprise poétique, davantage, apparaît comme un projet parmi d’autres dans la vie de Rimbaud, le plus sublime, le seul qui nous soit adressé – mais un projet parmi cent autres […...] La poésie est moins dans le dire que dans la traversée du langage jusqu’au silence, à l’origine, jusqu’à l’inaudible ; la grandeur du poète n’est pas de s’être tu, mais d’être arrivé au silence : l’œuvre de Rimbaud n’est pas abandonnée, elle est achevée…(Alain Borer)
« L’Afrique, le seul pays ou il ait cru pouvoir vivre, exigeait le silence de cette parole autre. » (Pierre Brunel)
Il voyage en Europe, en Indonésie, en Egypte. Il quitte Chypre en juillet 1880. Il s’embarque à Suez sur un bateau de la compagnie Khedivale Egyptienne faisant des escales en Mer Rouge. Le 17 août 1880, il écrit à sa famille : « J’ai cherché du travail dans tous les ports de la mer rouge, à Djeddah, Souakim, Massaouah, Hodeïdah, etc... Je suis venu ici après avoir essayé de trouver quelque chose à faire en Abyssinie. J’ai été malade en arrivant. Je suis employé chez un marchand de café, où je n’ai encore que sept francs. Quand j’aurais quelques centaines de francs, je partirai pour Zanzibar, où, dit-on il y a à faire. »

Au Yemen, à Hodeïdah, il rencontre Trébuchet, un représentant d’une agence marseillaise importatrice de café. Constatant qu’il connaît suffisamment la langue arabe, ce dernier lui conseille de se rendre à Aden en le recommandant à P. Dubar, un agent de la maison Mazeran, Viannay, Bardey et Cie.
« En quête d’un emploi il alla trouver notre agent M Dubar qui l’engagea provisoirement. A mon retour du Harar octobre 1880 il me le présenta comme un homme actif, exceptionnellement intelligent mais misanthrope au-delà de toute expression… » (Alfred Bardey, lettre du 4 avril 1901 à Jean Bourguignon.)

Son employeur Alfred Bardey, relate dans son livre « Barr-Adjam » :
« M. Dubar me parle alors d'un jeune homme qu'il occupe dans les magasins où se font les triages du café, qui contient, à la vente par les Arabes, plusieurs sortes de déchets et d'impuretés qu'il faut séparer et qui ont encore une certaine valeur. Ce travail est fait par des Hindoues qui sont pour la plupart des femmes des soldats du régiment indigène des Indes, qui forment une brigade mixte avec le bataillon anglais. Les manutentions et emballages cousus avec de gros liens sont l'oeuvre de "hammal" (portefaix arabes).

La direction de ces ateliers, qui portent le nom de Harim à cause de la réunion des femmes trieuses, nécessite un employé européen qui, depuis quelques semaines, est le jeune homme en question du nom d'Arthur Rimbaud. C'est un grand et sympathique garçon qui parle peu et accompagne ses courtes explications de petits gestes coupants, de la main droite et à contretemps.

Il a vingt-cinq ans, est né à Dôle (Jura) et vient de l'île de Chypre où il était chef d'une équipe de carriers. La compagnie qui l'occupait ayant cessé son exploitation, il s'est embarqué sur un bateau faisant les escales de la mer Rouge, espérant trouver une situation dans l'un des ports. Tombé malade à Hodeidah et complètement désemparé, il a été recueillli par M. Trébuchet, agent de la maison Morand-Fabre de Marseille, qui l'a fait partir pour Aden en le recommandant à M. Dubar. Celui-ci l'engagea provisoirement comme chef d'atelier, emploi consistant à recevoir les balles de cafés achetées par les deux courtiers attachés à l'agence: Megjee Chapsee, banian hindou qui traite avec les marchands indigènes de la place, surtout les banians, et Almass ("diamant") ancien esclave noir qui a si bien satisfait son maître que celui-ci l'a libéré et fait son héritier. Vêtu comme les Arabes de qualité, il achète aux Arabes venant avec leurs caravanes de l’Yemen, grande pointe sud-ouest de l'Arabie dont les montagnes produisent le café Moka.

Ce café apporté dans les magasins par les hammals, est pesé en poids du pays, maunds, fraleshs, rotols, et payé en roupies des Indes ou en thalaris. Après triage à la main par les Hindoues du Harim sous la direction d’une mokadem (contre-maîtresse) de même race, le café est vérifié safi (bien trié), pesé en poids Anglais ou Français et logé dans des emballages doubles, attal (natte de palmier) à l’intérieur et garaïr (grossière toile en textile du pays) à l’extérieur, pour être exporté.
M. Dubar est très satisfait de Rimbaud qui connaît déjà suffisamment l'arabe pour donner ses ordres dans cette langue, ce qui lui vaut la considération de son personnel indigène, qui le désigne cependant sous le nom de Karani (en traduction littérale "le méchant"), qui est celui qu'on donne à tout directeur en sous-ordre, qui peut être en réalité un très bon homme. Les prix de revient, la responsabilité des achats et des ventes, les affrêtements, les assurances, les opérations financières et de Banque restent le travail du Directeur de l'Agence. Rimbaud, qui assiste parfois aux entretiens que j'ai avec M. Dubar au sujet du Harar et aux perspectives d'avenir que je fonde sur notre installation dans ce pays, me prie instamment de l'y envoyer ».
[…...] « La valeur de la gaflah étant devenue disponible et sur la recommandation de M. Dubar, j’accepte la proposition de Rimbaud. C’est lui qui portera à Harar les fonds et les cotonnades nécessaires à la vie de l’agence et à une nouvelle opération commerciale. » […...]

« Au bout de quinze jours, pendant lesquels nous n'avons aucune nouvelle, écrit Bardey, Rimbaud revient très fatigué. Obligé de s'aliter il est, pendant une semaine, plus mal qu'avant son départ. Il a cru plusieurs fois sa dernière heure venue." Protégé par le Boko de Boubassa (chef galla) il a créé, en deçà et au delà du village mais très voisins, deux marchés dans la brousse, où viennent, d'assez loin, des vendeurs indigènes, hommes et femmes. La tranquillité n'y règne pas toujours. Sur les conseils du Boko et avec son aide, il a payé deux vigoureux Gallas par marché, qui y font office de gendarmes. Il nous dit avoir été plusieurs fois obligé d'intervenir avec ses gendarmes pour séparer des batailleurs au moment où ceux qui avaient le dessous allaient subir la mutilation habituelle. »

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Devant la concurrence des négociants à Aden sur le café Moka, Alfred Bardey décide de s’approvisionner directement au Harar d’où provient un café d’aussi bonne qualité, le Berberah.
Il est intéressant de noter dans ce journal de souvenirs, la manière dont les commerçants vérifiaient à l’époque, l’authenticité de la monnaie « Maria Theresa », que l’on trouve encore aujourd’hui dans les boutiques d’Art d’Ethiopie : « Ces vieux écus autrichiens de 28 grammes d’argent, après avoir été tournés et retournés, sont acceptés quand il a été constaté qu’il y a sept perles au diadème de Marie Thérèse et neuf à la broche de son vêtement, et que le millésime est bien 1780. »

Laissons maintenant la parole à Claude Jeancolas dans sa préface des souvenirs d’Alfred Bardey, le patron de Rimbaud :
« ...On n’a pas assez dit combien ces deux-là (Rimbaud et sa mère Vitalie Rimbaud) se sont aimés, sans jamais se le dire et se l’écrire, c’est-à-dire nous le dire. Pareil pour l’Afrique. Certes il y a ces quelques injures ; elles cachent un attachement profond, un véritable ensorcellement. « Où sont les courses à travers les monts, les cavalcades, les promenades, les déserts, les rivières et les mers ? » écrit-il à sa sœur quand il est hospitalisé à Marseille. Son Afrique lui manque, cette « liberté libre » à laquelle il est tant attaché et que certainement il ne pourrait vivre en Europe.

De nouveau Alfred Bardey devient le témoin indispensable et le scribe. Il raconte le travail, les compagnons, les rencontres, les caravanes, les paysages traversés... tout ce qu’Arthur a vécu et omis de raconter, parce que c’était inutile, sans intérêt, parce qu’il ne pouvait imaginer qu’un jour nous existerions, nous, dévorés d’admiration et d’affection. Ce qu’il a vu, ce qu’il a vécu nous concerne, nous qui cherchons à le comprendre. Une caravane d’esclaves campe dans un oued, un jeune prêtre chrétien surgit de nulle part, en route pour Jérusalem, un vieillard et deux acolytes armés de lances bloquent la piste et réclament un droit de passage... et ce jeune homme arrogant et magnifique qui porte une plume blanche dans les cheveux ? C’est qu’il a tué un homme. Par Bardey on entend cette langue des caravanes mêlant toutes les langues des tribus, l’afar, l’oromo, le somali, le harari, l’amharique, et puis aussi l’arabe, mots qu’Arthur a entendus, a prononcés.

C’est vrai, le temps n’a plus d’importance. La violence du climat, la dureté des routes, les bêtes sauvages, les épidémies fréquentes, les accidents... à ce quotidien-là les êtres fragiles ne résistent pas et s’échappent ou meurent. Comment vivent les gens ici ? « Ils ne pensent à la valeur de la vie qu’au moment de la perdre. Ils existent et c’est tout », écrit Bardey. C’est probablement cette précarité et cette conscience qui engendrent une forme de respect et de solidarité en route. Bardey critique rarement ses compagnons d’enfer. Rimbaud cherche à vivre au plus près de leurs coutumes, il s’habille simplement, souvent mange comme eux, avec la main droite, il est solide à la marche, autant qu’eux, ce qui n’est pas peu dire, il leur montre un courage exemplaire... et force ainsi leur respect. C’est pour cela qu’ils ne l’assassinèrent pas lorsque, seul blanc de la caravane, il monta au Choa une caravane d’armes. Rimbaud était devenu un des leurs, Afar parmi les Afars. D’où l’impossible retour en France, sinon forcé par la maladie, sur une civière. » (Claude Jeancolas).

Le 15 janvier 1881, de Harrar, il est pour la première fois question du célèbre appareil photographique que Rimbaud a commandé à Lyon :
Nous faisons venir un appareil photographique, et je vous enverrai des vues du pays et des gens, nous recevrons aussi le matériel de préparateur d’histoire naturelle et je pourrai vous envoyer des oiseaux et des animaux qu’on n’a pas encore vus en Europe. J’ai déjà ici quelques curiosités que j’attends l’occasion d’expédier. »

On le voit, Rimbaud élargit toujours son désir de connaissance des domaines scientifiques : matériel de préparateur d’histoire naturelle, oiseaux, animaux que l’on ne connaît pas en Europe. (Giovanni Dotoli ; Rimbaud Ingénieur)

Autoportait Harrar 1883Autoportait Harrar 1883

Mariam, sa compagne durant quatre annéesMariam, sa compagne
durant quatre années

De Vichy où il était en voyage, le 24 juillet 1883, Alfred Bardey écrit à Rimbaud : « Plusieurs de vos photographies sont un peu brouillées mais on voit qu’il y a progrès car les autres sont parfaites. Je voudrais pouvoir reconnaître votre attention mais vous êtes un peu bizarre et je ne sais que vous adresser qui puisse vous faire plaisir. Dites-moi si des instruments tels que théodolite, graphomètre, etc… vous plairaient… »

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Arthur Rimbaud dans un jardin de bananesArthur Rimbaud
dans un jardin de bananes

Arthur Rimbaud dans un jardin de caféet dans un jardin de café

Dès les années 1870 le commerce international en Abyssinie était confronté aux difficultés des moyens et de la sécurité des communications sur les routes reliant les ports de la mer Rouge à l’intérieur de l’Abyssinie.
Parmi ces commerçants qui cherchaient à améliorer ces conditions, Arthur Rimbaud entrevoit, (dans sa lettre publiée dans « Le Bosphore Egyptien » le 25 et le 27 Août 1887), l’utilité du chemin de fer «….A six courtes étapes de Tadjoura, soit environ 60 kilomètres, les caravanes descendent au Lac salé par des routes horribles rappelant l’horreur présumée des paysages lunaires. Il paraît qu’il se forme actuellement une société française, pour l’exploitation de ce sel. […...] Certes, le sel existe, en surfaces très étendues, et peut-être assez profondes, quoiqu’on n’ait pas fait de sondages. L’analyse l’aurait déclaré chimiquement pur, quoiqu’il se trouve déposé sans filtrations aux bords du lac. Mais il est fort à douter que la vente couvre les frais du percement d’une voie pour l’établissement d’un Decauville, entre la plage du lac et celle du golfe de Goubbet-Kérab, …… »
L’implantation d’une voie de chemin de fer ne se fera pas sur le Lac Assal, non pas à cause des frais de percement de la voie, mais pour des raisons de neutralité entre Menelik, la France et le peuple Danakil. Le Gouverneur d’Obock, Léonce Lagarde, souligne plutôt l’importance de la route vers les Hauts plateaux abyssins.

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Le 8 décembre 1882, Arthur Rimbaud demande à sa famille de lui expédier une liste de livres « …Faites donc revenir promptement tous ces ouvrages, sans en exepter un ; mettez-les en une caisse avec la suscription « livres » et envoyez-moi ici, en payant le port par l’entremise de Monsieur Dubar. Joignez-y ces deux ouvrages :
- Traité Complet des chemins de fer, par Couche (Chez Dunod, quai des Augustins, à Paris)
- Traité de mécanique de l’école de Chalon... »

Le 19 mars 1883, RIMBAUD commande, entre autre, toujours à sa famille :
- Manuel du conducteur de locomotives (Richard)
- Exécution des travaux (Debauve)
- Hydraulique (Debauve)
- Cours élémentaires de mécanique (Delaunay)
- Tracé des courbes (Jacquet)

Le lendemain, par une autre lettre: « Je pars après-demain pour Zeilah. J’ai oublié de vous dire que le chèque de 100 Francs est payable à la maison de Marseille (Mazerand-Viannay-Bardey à Marseille), et non à Lyon.
Joignez à la liste des livres : -Librairie Dunod- : Salin, Manuel pratique des poseurs de voies de chemin de fer… »

Dans la Lettre de Rimbaud dans « Le Bosphore Egyptien » d’Août 1887 et concernant un projet de voie ferrée, il précise : « Du Harar à Entotto, résidence actuelle de Ménélik, il y a une vingtaine de jours de marche sur le plateau des Itous Gallas, à une altitude moyenne de 2500 mètres, vivres, moyens de transport et de sécurité assurés. Cela met en tout un mois entre notre côte et le centre du Choa, mais la distance au Harar n’est que de douze jours, et ce dernier point, en dépit des invasions, est certainement destiné à devenir le débouché commercial exclusif du Choa lui-même et de tous les Gallas. Ménélik lui-même fut tellement frappé de 
l’avantage de la situation du Harar, qu’à son retour, se remémorant les idées des chemins de fer que des Européens ont souvent cherché à lui faire adopter, il cherchait quelqu’un à qui donner la commission ou concession des voies ferrées du Harar à la mer ; il se ravisa ensuite, se rappelant la présence des Anglais à la côte ! Il va sans dire que, dans le cas où cela se ferait (et cela se fera d’ailleurs dans un avenir plus ou moins rapproché), le gouvernement du Choa ne contribuerait en rien aux frais d’exécution. »

En 1885 Rimbaud se trouve à Aden, sa santé se dégrade, il se plaint de la chaleur, de fièvre gastrique, il écrit le 14 avril : « … mon estomac est devenu très faible ici et me rend très malheureux tout l'été; je ne sais pas comment je vais passer cet été-ci, je crains fort d'être forcé de quitter l'endroit, ma santé est fort délabrée, une année ici en vaut cinq ailleurs. En Afrique, au contraire (au Harar et en Abyssinie), il fait très bon, et je m'y plairais beaucoup mieux qu'en Europe. »
Il se brouille avec les frères Bardey et en compagnie d’un autre Français Labatut, prépare une livraison de fusils à Menelik.

Le 22 octobre 1885 d’Aden, il écrit à sa famille : « Chers amis, quand vous recevrez ceci, je me trouverai probablement à Tadjoura, sur la côte du Dankali annexée à la colonie d'Obock. J'ai quitté mon emploi d'Aden, après une violente discussion avec ces ignobles pignoufs qui prétendaient m'abrutir à perpétuité. J'ai rendu beaucoup de services à ces gens; et ils s'imaginaient que j'allais, pour leur plaire, rester avec eux toute ma vie. Ils ont tout fait pour me retenir; mais je les ai envoyés au diable, avec leurs avantages, et leur commerce, et leur affreuse maison, et leur sale ville ! Sans compter qu'ils m'ont toujours suscité des ennuis et qu'ils ont toujours cherché à me faire perdre quelque chose. Enfin, qu'ils aillent au diable!... Ils m'ont donné d'excellents certificats pour les cinq années. Il me vient quelques milliers de fusils d'Europe. Je vais former une caravane, et porter cette marchandise à Ménélik, roi du Choa. La route pour le Choa est très longue: deux mois de marche presque jusqu'à Ankober, la capitale, et les pays qu'on traverse jusque-là sont d'affreux déserts. Mais, là-haut, en Abyssinie, le climat est délicieux, la population est chrétienne et hospitalière, la vie est presque pour rien. Il n'y a là que quelques Européens, une dizaine en tout, et leur occupation est le commerce des armes, que le roi achète à bon prix.

Le vendredi 12 novembre 1886, l’explorateur Jules Borelli se trouve avec Menelik lors de son départ à la conquête du Harar : « Menelik s’est mis en route dans l’après-midi ; je l’ai accompagné pendant deux heures. Monté sur sa mule, vêtu d’un manteau noir que recouvrait son chama, il avait sur la tête un énorme chapeau de paille. Devant lui des soldats portaient ses armes et des drapeaux rouges à courte hampe. Derrière lui, la foule des Balamoils. Puis pêle-mêle, les guerriers, cavaliers ou piétons armés de fusils ou de lances ; enfin une multitude de femmes chargées d’ustensiles de cuisine. Suivant l’opinion générale le Négouss marche réellement sur Harrar. Arrivé au point ou je devais prendre congé de lui, j’ai mis pied à terre et je l’ai salué : « Rentrez chez vous, m’a-t-il dit, il est tard… la route est longue. Adieu ! »

Le 6 janvier 1887 Menelik remportait une victoire militaire sur l’Emir du Harar. Le 27 janvier il nomme son cousin Mekonnen Welde Mikael (père du futur Empereur Haïle Selassie), gouverneur de cette province.
Le 9 février l’explorateur Jules Borelli est à Ankober, Arthur Rimbaud arrive de la région de Djibouti, les ennuis en route ne lui ont pas été épargnés : « M. Rimbaud, négociant français, arrive de Toudjourrah, avec sa caravane […...] Notre compatriote a habité le Harrar. Il sait l’arabe et parle l’amarigna et l’oromo. Il est infatigable. Son aptitude pour les langues, une grande force de volonté et une patience à toute épreuve, le classent parmi les voyageurs accomplis. »
Menelik, à la tête de son armée, arrive triomphalement le 6 mars dans sa nouvelle résidence d’Entoto, proche de l’actuelle Addis Abeba. Il rencontre Rimbaud qui est venu négocier son stock de fusils. Menelik n’en a plus besoin car il en ramène en grande quantité. Il accepte cependant de négocier le stock à un prix très inférieur et propose à Rimbaud de se faire payer par une traite encaissable auprès du Ras Mekonnen. En outre Rimbaud se trouve dans l’obligation de payer auprès de Menelik et d’autres créanciers, d’hypothétiques dettes laissées par son associé Labatut. Ce dernier est retourné mourir en France atteint d’un cancer de la gorge. Cette opération commerciale fut désastreuse pour Rimbaud : « Je sors de l’opération avec une perte de 60% sur mon capital, sans compter vingt et un mois de fatigues atroces passés à la liquidation de cette misérable affaire », écrit-il.

Arthur Rimbaud effectuera le voyage du retour avec Jules Borelli : « ….Ayant promptement réglé mes comptes avec Ménélik, je lui demandai un bon de paiement au Harar, désireux que j’étais de faire la route nouvelle ouverte par le roi à travers les Itous, route jusqu’alors inexplorée, et où j’avais vainement tenté de m’avancer du temps de l’occupation égyptienne du Harar. A cette occasion, M. Jules Borelli demanda au roi la permission de faire un voyage dans cette direction, et j’eus ainsi l’honneur de voyager en compagnie de notre aimable et courageux compatriote, de qui je fis parvenir ensuite à Aden les travaux géodésiques, entièrement inédits, sur cette région… »
De son côté Jules Borelli écrit le samedi 30 avril 1887 : « Enfin, je suis autorisé à me mettre en route dès demain, sans attendre qui ou quoi que ce soit. Il est minuit. J’écrit ces lignes, harrassé de fatigue ; mais je suis résolu à partir, à l’aube, avec M. Rimbaud, sans me laisser attarder par l’exécution problématique de promesses décevantes ou l’organisation d’un équipage plus conforme à mes projets. »

Les données géodésiques issues de cette entreprise, ainsi que les précédentes rédactions issues d’une expédition réalisée par son collègue grec Constantin Sotiro, rédigée par Arthur Rimbaud et publiées en deux fragments : le 10 octobre 1883 dans les comptes rendus des séances de la société de géographie de Paris en 1884 « Notice sur L’Ogadine » et en 1887 dans le bulletin de géographie historique et descriptive « Notes sur le Harrar », seront de précieux éléments pour le tracé de la voie de la Compagnie Impériale des Chemins de Fer Ethiopiens (CIE)
Ces notes adressées par Bardey sont disponibles sur le site Gallica.bnf.fr :
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5423740c/f188
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5675274x
Le 23 août 1887 Arthur Rimbaud se trouve au Caire. Il écrit au « Bosphore Egyptien » une lettre qui sera publiée le 25 et le 27 août.

Après sa lettre au Bosphore Egyptien, Arthur écrit le 23 aout à sa famille :
« …..Mon voyage en Abyssinie s'est terminé. Je vous ai déjà expliqué comme quoi, mon associé étant mort, j'ai eu de grandes difficultés au Choa, à propos de sa succession. On m'a fait payer deux fois ses dettes et j'ai eu une peine terrible à sauver ce que j'avais mis dans l'affaire…… Je suis venu ici parce que les chaleurs étaient épouvantables cette année dans la mer Rouge: tout le temps 50 à 60 degrés; et, me trouvant très affaibli, après sept années de fatigues qu'on ne peut s'imaginer et des privations les plus abominables, j'ai pensé que deux ou trois mois ici me remettraient; mais c'est encore des frais, car je ne trouve rien à faire ici, et la vie est à l'européenne et assez chère…… J'ai les cheveux absolument gris. Je me figure que mon existence périclite. Figurez-vous comment on doit se porter, après des exploits du genre des suivants: traversées de mer et voyages de terre à cheval, en barque, sans vêtements, sans vivres, sans eau, etc., etc. Je suis excessivement fatigué………. Par force, je devrai m'en retourner du côté du Soudan, de l'Abyssinie ou de l'Arabie. Peut-être irai-je à Zanzibar, d'où on peut faire de longs voyages en Afrique, et peut être en Chine, au Japon, qui sait où ? ».
Le « Bosphore Egyptien » annonce le projet d’Arthur Rimbaud de remonter le cours du Nil jusqu’à la Nubie. Est-ce Arthur Rimbaud qui gravera son nom sur une paroi du temple de Karnak à Luxor ?

Temple de Karnak à Luxor

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En France Arthur Rimbaud passe pour mort. Dès 1886, il retrouve le devant de la scène. Le critique d'art Félix Fénéon note à propos du poète que "déjà son existence se conteste et Rimbaud flotte en ombre mythique sur les symbolistes" Dans la série "Les Hommes d'aujourd'hui" (janvier 1888, chez l'éditeur Léon Vanier) la gravure en couleurs de Manuel Luque illustre la couverture de l'essai de Verlaine sur Rimbaud. Et paul Verlaine démarre son texte : «Félix Fénéon a dit, en parlant comme il faut des illuminations d’Arthur Rimbaud, que c’était en dehors de toute littérature et sans doute au dessus. On pourrait appliquer ce jugement au reste de l’œuvre, Poésies et une Saison en Enfer. On pourrait encore reprendre la phrase pour mettre l’homme en dehors en quelque sorte de l’humanité et sa vie en dehors et au-dessus de la commune vie. Tant l’œuvre est géante, tant l’homme s’est fait libre, tant la vie passa fière, si fière qu’on a plus de ses nouvelles et qu’on ne sait pas si elle marche encore. Le tout simple comme une forêt vierge et beau comme un tigre. »

Les hommes d'aujourd'hui

"Le Rire" du 10 décembre 1905

Dans le Journal humoristique « Le Rire » du 10 décembre 1905, l’illustrateur Georges Delaw imagine un Arthur Rimbaud conduisant la cavalcade de la littérature près d’un bibliothécaire endormi.
La première concession du Chemin de Fer, octroyée par Menelik à Alfred Ilg, date du 9 mars 1894. Alfred Ilg est un ingénieur Suisse, Conseiller de l’Empereur Menelik. Il contribuera au développement d’Addis Abeba en favorisant la production des marchandises au détriment des importations. Il participe à la création d’une monnaie nationale et à la mise en place du système postal. Il reçoit l’Etoile d’Ethiopie. En 1896, il devient l’Ambassadeur d’Ethiopie en Europe.
Avec Arthur Rimbaud, ils se connaissent bien et s’apprécient.
Arthur Rimbaud lui enverra trente trois lettres et Alfred Ilg lui en enverra vingt et une : ****** www.louvregrandhotel.com/fr/lettre/rimbaudilg ******

Menelik écrira à Arthur Rimbaud trois lettres * : ****** www.louvregrandhotel.com/fr/lettre/menelik ******

Le 11 avril 1887, le 7 juillet 1887 et le 25 septembre 1889.
Arthur Rimbaud écrira au moins par quatre fois à Menelik.
Le Ras Makonnen (Cousin de Menelik, Gouverneur du Harrar et père du futur Empereur Haïle Selassie) écrira trois fois à Rimbaud.

Neuf mois de calvaire.
Depuis le début de l’année 1891 Rimbaud souffre de plus en plus de sa jambe gauche. Son poème « l’homme Juste », écrit vingt ans plus tôt était prémonitoire : « Le juste restait droit sur ses hanches solides : Un rayon lui dorait l’épaule ; des sueurs me prirent […...] Dis, frère, va plus loin, je suis estropié ! […...] Alors mettrais-tu tes genouillères en vente […...] Sur d’effroyables becs de canne fracassés ! ».

Le 09 mai 1891, il quitte Aden sur « l’Amazone » un trois-mâts goélette à vapeur des Messageries Maritimes pour se faire soigner en France. On l’ampute de la jambe gauche le mercredi 27 mai 1891 à l’hôpital de la Conception de Marseille.
Dans une lettre du 15 juillet 1891 écrite de l’hôpital de la Conception de Marseille à sa sœur Isabelle il décrit les symptômes, l’évolution de sa maladie et son calvaire : «…Voici ce que j’ai considéré en dernier lieu, comme cause de ma maladie. Le climat du Harrar est froid de novembre à mars. Moi par habitude, je ne me vêtais presque pas : un simple pantalon de toile et une chemise de coton. Avec cela des courses à pied de 15 à 40 kilomètres par jour, des cavalcades insensées à travers les abruptes montagnes du pays. Je crois qu’il a dû se développer dans le genoux une douleur arthritique causée par la fatigue, et les chauds et froids. En effet, cela a débuté par un coup de marteau (pour ainsi dire) sous la rotule, léger coup qui me frappait à chaque minute ; grande sècheresse de l’articulation et rétraction du nerf de la cuisse. Vint ensuite le gonflement des veines tout autour du genou qui faisat croire à des varices. Je marchais et travaillais toujours beaucoup, plus que jamais, croyant à un simple coup d’air. Puis la douleur dans l’intérieur du genou a augmenté. C’était à chaque pas, comme un clou enfoncé de côté. – Je marchais toujours quoique avec plus de peine ; je montais surtout à cheval et descendais chaque fois presque estropié. – Puis le dessus du genou a gonflé, la rotule s’est empâtée, le jarret aussi s’est trouvé pris, la circulation devenait pénible, et la douleur secouait les nerfs jusqu’à la cheville et jusqu’aux reins. – Je ne marchais plus qu’en boitant fortement et me trouvais toujours plus mal, mais j’avais toujours beaucoup à travailler, forcément. – J’ai commencé alors à tenir ma jambe bandée du haut en bas, à frictionner, baigner etc., sans résultat. Cependant, l’appétit se perdait. Une insomnie opiniâtre commençait. Je faiblissais et maigrissais beaucoup. – Vers le 15 mars, je me décidais à me coucher, au moins à garder la position horizontale. Je disposais un lit entre ma caisse, mes écritures et une fenêtre d’où je pouvais surveiller mes balances au fond de la cour, et je payai du monde de plus pour faire marcher le travail, restant moi-même étendu, au moins de la jambe malade. Mais, jour par jour, le gonflement du genou le faisait ressembler à une boule, j'observai que la face interne de la tête du tibia était beaucoup plus grosse qu'à l'autre jambe: la rotule devenait immobile, noyée dans l'excrétion qui produisait le gonflement du genou, et que je vis avec terreur devenir en quelques jours dure comme de l'os : à ce moment, toute la jambe devint raide, complètement raide, en huit jours, je ne pouvais plus aller aux lieux qu'en me traînant. Cependant la jambe et le haut de la cuisse maigrissaient toujours, le genou et le jarret gonflant, se pétrifiant, ou plutôt s'ossifiant, et l'affaiblissement physique et moral empirant. Fin mars, je résolus de partir. En quelques jours, je liquidai tout à perte. Et, comme la raideur et la douleur m'interdisaient l'usage du mulet ou même du chameau, je me fis faire une civière couverte d'un rideau, que seize hommes transportèrent à Zeilah en une quinzaine de jours. Le second jour du voyage, m'étant avancé loin de la caravane, je fus surpris dans un endroit désert par une pluie sous laquelle je restai étendu seize heures sous l'eau, sans abri et sans possibilité de me mouvoir. Cela me fit beaucoup de mal. En route, je ne pus jamais me lever de ma civière, on étendait la tente au-dessus de moi à l'endroit même où on me déposait et, creusant un trou de mes mains près du bord de la civière, j'arrivais difficilement à me mettre un peu de côté pour aller à la selle sur ce trou que je comblais de terre. Le matin, on enlevait la tente au-dessus de moi, et on m'enlevait. J'arrivai à Zeilah, éreinté, paralysé. Je ne m'y reposai que quatre heures, un vapeur partait pour Aden. Jeté sur le pont sur mon matelas (il a fallu me hisser à bord dans ma civière !) il me fallut souffrir trois jours de mer sans manger. À Aden, nouvelle descente en civière. Je passai ensuite quelques jours chez M. Tian pour régler nos affaires et partis à l'hôpital où le médecin anglais, après quinze jours, me conseilla de filer en Europe. Ma conviction est que cette douleur dans l'articulation, si elle avait été soignée dès les premiers jours, se serait calmée facilement et n'aurait pas eu de suites. Mais j'étais dans l'ignorance de cela. C'est moi qui ai tout gâté par mon entêtement à marcher et travailler excessivement. Pourquoi au collège n'apprend-on pas de la médecine au moins le peu qu'il faudrait à chacun pour ne pas faire de pareilles bêtises ? Si quelqu'un dans ce cas me consultait, je lui dirais : vous en êtes arrivé à ce point: mais ne vous laissez jamais amputer. Faites-vous charcuter, déchirer, mettre en pièces, mais ne souffrez pas qu'on vous ampute. Si la mort vient, ce sera toujours mieux que la vie avec des membres de moins. Et cela, beaucoup l'ont fait ; et, si c'était à recommencer, je le ferais. Plutôt souffrir un an comme un damné, que d'être amputé. Voilà le beau résultat : je suis assis, et de temps en temps, je me lève et sautille une centaine de pas sur mes béquilles et je me rassois. Mes mains ne peuvent rien tenir. Je ne puis, en marchant, détourner la tête de mon seul pied et du bout des béquilles. La tête et les épaules s'inclinent en avant, et vous bombez comme un bossu. Vous tremblez à voir les objets et les gens se mouvoir autour de vous, crainte qu'on ne vous renverse, pour vous casser la seconde patte. On ricane à vous voir sautiller. Rassis, vous avez les mains énervées et l'aisselle sciée, et la figure d'un idiot. Le désespoir vous reprend et vous restez assis comme un impotent complet, pleurnichant et attendant la nuit, qui rapportera l'insomnie perpétuelle et la matinée encore plus triste que la veille, etc., etc. La suite au prochain numéro. Avec tous mes souhaits.
RIMBAUD »

Plan de la civière dessinée par Arthur RimbaudPlan de la civière dessinée
par Arthur Rimbaud

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Le 30 mai 1891 Rimbaud écrit au Ras Makonnen la lettre suivante : « A son excellence le Ras Mékonène. Gouverneur du Harar : Excellence, comment vous portez-vous ? Je vous souhaite bonne santé et complète propérité. Que Dieu vous accorde tout ce que vous désirez. Que votre existence coule en paix. Je vous écrit ceci de Marseille en France. Je suis à l’hôpital. On m’a coupé la jambe il y a six jours. Je vais bien à présent et dans une vingtaine de jours je serai guéri.
Dans quelques mois je compte revenir au Harar, pour y faire du commerce comme avant et j’ai pensé à vous envoyer mes salutations.
Agréez les respects de votre dévoué serviteur. Rimbaud. »

Le Ras Makonnen répond à Arthur Rimbaud : «Comment te portes-tu ? Pour moi dieu merci, je vais bien. J’ai appris avec étonnement et compassion qu’on avait été obligé de te couper la jambe. D’après ce que tu m’as dit, l’opération a bien réussi. Dieu soit loué. J’apprends avec plaisir que tu te proposes de revenir à Harar pour continuer ton commerce : cela me fait plaisir. Oui reviens bien vite en bonne santé. Je suis toujours ton ami. Ecrit à Harar le 12 juillet 1891.
Ras Meqonnen ».

Le 15 août 1891, Armand Savouré écrit à Arthur Rimbaud : « J’espère que vous pourrez vite vous rétablir et revenir ici. Le Raz Makonnen en particulier ne voit plus que par vous, il a été très affecté de l’opération que vous avez dû supporter, il nous en a parlé à tous vingt fois, en disant que vous étiez le plus honnête des hommes et que vous lui aviez souvent prouvé que vous étiez son ami véritable. »

Après ces 9 mois de calvaire, du Harrar à son retour en France, et depuis les derniers mois passés à l’hôpital de la Conception à Marseille, se languissant de retourner en Ethiopie, il écrit la veille de sa mort, dans un dernier délire au directeur des Messageries Maritimes : «... Je suis complètement paralysé. Donc je désire me trouver de bonne heure à bord, dites-moi à quelle heure, je dois être transporté à bord. »
Ce seront ses derniers mots.
Arthur Rimbaud meurt à Marseille le 10 novembre 1891

Arthur Rimbaud mourant, dessin de sa sœur IsabelleArthur Rimbaud mourant,
dessin de sa sœur Isabelle

…Je dois te dire qu’Arthur est bien malade. Je te disais dans ma dernière lettre que j’interrogeais encore les médecins en particulier ; je leur ai parlé en effet et voici leur réponse : c’est un pauvre garçon qui s’en va petit à petit… (Lettre d’Isabelle Rimbaud à sa mère le 22 septembre 1891).

« Son oeuvre poétique tient en une centaine de pages, pas davantage. Mais elle a déjà traversé un siècle en gardant une extraordinaire puissance d'émotion et une formidable modernité : une oeuvre " hors de toute littérature et, probablement, supérieure à toute ", décrétait Félix Fénéon, dès 1886, à propos des Illuminations. » (Jean-Jacques Lefrère).

« L’Afrique avait ensorcelé Arthur. Il l’avait tant haïe et il n’avait pu la quitter que forcé et contraint par la maladie, preuve de son amour. Malgré les cris, les injures, les plaintes continuelles et les accusations, là-bas, il avait vécu plus proche de cette liberté qu’il avait toujours chérie. » (Claude Jeancolas).

L’homme aux semelles de vent avait recherché en vain le bonheur. Toute sa vie il avait cherché cet « Or du temps » qu’André Breton nous invitait à célébrer. Sa souffrance intérieure était telle, que projetée au delà de lui-même, il en imputait souvent la faute aux autres, aux lieux dans lesquels il se trouvait, au climat, à l’altitude, aux circonstances. Tout cela cachait néanmoins un attachement profond à ces lieux et à ces hommes qui l’entouraient.
Jean-Marc Boutonnet-Tranier

Bibliographie

- Ethiopie Méridionale – Jules Borelli
- Les poètes maudits – Paul Verlaine
- Rimbaud Œuvres complètes – Bibliothèque de la Pléiade
- Barr-Adjam - Alfred Bardey ; J.Tubiana
- Rimbaud – Enid Starkie
- Arthur Rimbaud – Jean-Jacques Lefrère
- La vie aventureuse de Jean-Arthur Rimbaud – Jean-Marie Carré
- Rimbaud ingénieur – Giovanni Dotoli
- Rimbaud projets et réalisations – Pierre Brunel
- Rimbaud en Abyssinie – Alain Borer
- Rimbaud – Claude Jeancolas
- L’Afrique de Rimbaud – Claude Jeancolas
- Album Zutique – Jean-Jacques Pauvert
- Revue Belge de philologie et d’histoire – Daniel A. de Graaf

Filmographie

- Rimbaud le voleur de feu - Charles Brabant

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*Traduction des lettres de Menelik à Arthur Rimbaud :

-11 avril 1887 :
« Envoyé par le roi MENELIK.
Parvienne à M. Rimbaud.
Comment te portes-tu ? Moi, par la grâce de Dieu, je me porte bien.
Ta lettre m’est parvenue. Je suis arrivé hier à Fel-Ouha. Cinq jours me suffiront pour voir les marchandises. Tu pourras partir ensuite.
Ecrit le 3 myarya.
<Sceau : Il a vaincu, le lion de la tribu de Juda, Ménélik, roi du Choa »

-7 juillet 1887 :
« MENELIK, roi du Choa, du Kaffa et de tous les pays Gallas circonvoisins.
Parvienne à Monsieur Rimbaud. Comment te portes-tu ? Moi, Dieu soit loué, je vais bien, ainsi que toute mon armée.
La lettre que tu m’as envoyée m’est parvenue. Je te remercie de toutes les nouvelles que tu m’as envoyées.
Les intérêts du prix resté en compte sont trop élevés. J’ai envoyé l’ordre à Dedjaz Makonnen de te payer. Reçois de lui cette somme. Si tu as des nouvelles d’Europe et de Massaouah, envoies-les-moi tout de suite.
Ecrit le 30 sanié 1879, au pays d’Adea Bagoftou.
<Sceau : Il a vaincu, le lion de la tribu de Juda, Ménélik, roi du Choa »

-25 septembre 1889 :
Parvienne à Monsieur Rimbaud. Je t’adresse mon salut. La lettre que tu m’as envoyée de Harar, le 4eme mois, sixième jour, l’an 1889, m’est parvenue. Je l’ai lue en entier. Dedjaz Makonnen va rentrer en toute hâte. Il est chargé de régler toutes les affaires du Harar. Il vaut mieux que t’entendes avec lui. Si d’ailleurs, il ne m’en parlait pas, je lui en parlerais. Si tu as prêté de l’argent en mon nom aux fonctionnaires de Harar, tu n’as qu’à montrer tes papiers au Dedjazmatch, qui te payera. Pour ce qui est du prix des marchandises de M. Savouré, nous en parlerons avec M. Ilg.
Le 5 teqemt.
Ecrit dans la ville d’Entotto.
<Sceau : Il a vaincu, le lion de la tribu de Juda, Ménélik, roi du Choa »

 

du pays Galla. L'initiative de l'exploration du Wabi, qui coule
dans le pays d'Ogaden, lui est due. Vous savez sans doute que
dans une expédition parallèle, M. Sacconi, explorateur italien,
vient de trouver la mort. M. Sottiro, notre agent, fut retenu
quinze jours prisonnier et ne fut mis en liberté qu'après les
démarches d'un Ogas, ou grand chef, que M. Rimbaud envoya
de Harar pour le délivrer ».

Rimbaud recueillit alors sur une région inconnue de
l'Afrique, l'Ogaden, des notions qu'il groupa dans un
mémoire, qui à lui seul mériterait à l'auteur de figurer
sur la longue et belle liste des africanistes français. Ses
sources d'information furent multiples. Rimbaud fit luimême
au sud de Harar plusieurs expéditions, dont deux
sont mentionnées dans sa correspondance, l'une en mai,
l'autre en juin 1881. Le pays où il voyagea est le Boubassa,
un plateau situé à 50 kilomètres environ au sud
de Harar, d'une altitude maxima de 1764 mètres, qui'
s'abaisse graduellement vers le sud et qui est coupé par
des vallées taillées dans le gneiss, toutes orientées de
l'ouest à l'est et aboutissant au Herer, affluent de gauche
du Ouabi Chebeli. Le Boubassa est peuplé de nombreux
sédentaires qui cultivent le doura. Le village de Boubassa,
à l'époque où Rimbaud y séjourna, se composait
d'une soixantaine de huttes rondes réunies par groupes
de trois à cinq, séparés par des ruelles et par des
espaces plantés d'arbres. C'était un marché de grains de
doura, où les populations du sud et de l'est, les Ennia
et les Ogaden venaient s'approvisionner.

Indépendamment de ses propres voyages, Rimbaud
en organisait pour le compte de sa maison. « Il dirige
toutes nos expéditions du Çomal et des pays gallas,
écrivait Bardey le 24 novembre 1883. L'initiative de
l'exploration du Ouabi qui coule dans le pays d'Ogaden
lui est due * ».

Rimbaud apprenait avec une facilité remarquable les
langues étrangères. Au lycée de Charleville, il composait
des vers latins avec une véritable virtuosité.
Au Harar, il ne tarda pas à posséder les langues
utiles à ses affaires, le Harari, le Çomali et le Galla. Il
l'avouait dans une boutade. « Hélas, à quoi servent ces
allées et venues et ces fatigues et ces aventures chez des
races étranges, et ces langues dont on se remplit la
mémoire et ces peines sans nom?. . ~. »

Après sa mort, Bardey rappelait avec admiration les
facultés de son ancien agent : « Rimbaud absorbait avidement
les choses intellectuelles du pays qu'il traversait,
apprenait les langues au point de pouvoir les professer
dans la langue même (sic) et s'assimilait autant
que possible les usages et les coutumes des indigènes 3. »
Il avait noué des relations utiles avec l'un des chefs de
l'Ogaden, Youghas des Malingours, qu'il appelle « notre
ami Amar Hussein. »

A ses observations personnelles et aux renseignements
recueillis dans ses conversations avec les indigènes

1. Bardey: Compte rendu de la Société de Géographie, 1883, p.
583.

2. 6 mai 1883. Lettres de J.-A. Rimbaud, p. 151.

3. Compte rendu de la Société de Géographie, 1892, p. 43.

s'ajoutaient ceux que lui rapporta Constantinu Sottiro, un
Grec employé dans sa maison. Ce Sottiro s'était avancé
courageusement dans l'Ogaden à 140 kilomètres de
Harar jusqu'à un lieu nommé Galdoa, dans les terrains
de parcours de la grande tribu des Rer Hersi ; il avait
même été retenu captif quinze jours et n'avait été délivré
que grâce aux relations que Rimbaud s'était faites dans
les milieux indigènes i.

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